Inauguration du studio parisien d’All Turtles: “La technologie doit permettre de nous rendre plus humains”

Phil Libin Intro Onstage Paris

All Turtles CEO Phil Libin onstage at the All Turtles Paris launch at Station F on June 20, 2018. (Image credit: François Tancré / All Turtles)John Doe

Après le cagnard du parvis Alan Turing, la fraîcheur du Master Stage apporte un réconfort bienvenu à tous ceux qui sont venus célébrer l’inauguration du chapitre parisien d’All Turtles. Dans la salle, des vétérans de l’écosystème, des jeunes entrepreneurs, des journalistes, simplement des curieux. L’ambiance est détendue, accessible, presque familiale, à l’image de l’équipe et de Phil Libin, qui distribue des accolades chaleureuses à ses amis et connaissances. Un air singulier plane dans le grand auditorium de Station F ce mercredi 20 mars, celui qu’on humait lorsque la technologie était cool et les startups — une affaire d’engagement éthique. Les lumières baissent, Edoardo Manitto, le directeur d’AT Paris, salue l’audience et laisse la parole à Phil Libin. En l’écoutant, on se dit : c’est ça, en fait All Turtles, un retour aux origines de ce qu’était la tech lorsqu’on se disait encore qu’elle pouvait sauver le monde.

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Car Phil, décontracté, mais sans perdre une seconde aux habituels “amazing” et “awesome”, expose de but en blanc les principes d’action fondateurs du startup studio dont le but affiché est de concevoir “les produits qui feront la différence”. Des produits qui pèsent. Les membres de l’équipe, explique-t-il, ne sont que trop conscients de l’intrusion du “bullshit” dans le discours qui gravite autour des startups. S’ils veulent désormais, revenir aux fondamentaux, c’est par souci d’efficacité. Ces fondamentaux, Phil les décline justement en trois grands principes qui constitueront le fil rouge de toutes les interventions postérieures :

  1. Le talent est également distribué dans le monde entier, mais les opportunités ne le sont pas,
  2. La créativité est un processus,
  3. La scalabilité d’un produit ne tient qu’à la pertinence du problème auquel il répond.

C’est précisément parce que l’excellence ignore les frontières qu’AT est global ab initio, et se déploie à trois endroits en parallèle : San Francisco il y a un an, Tokyo il y a quelques mois, et Paris aujourd’hui. L’objectif :  permettre à une centaine de personnes de développer une dizaine de projets au sein de chaque antenne. Paris a été choisi pour devenir le hub européen, “pour son attention toute particulière portée au détail et au bon goût, qui sont des éléments clés pour concevoir habilement des produits”, précise Phil, non sans ironie. Le site internet, un média en trois langues qu’il apparente à l’inoubliable Cantina de Star Wars, incarne la conviction que dans un monde où les frontières s’estompent, l’affirmation de chaque culture est précieuse. “Ce n’est pas grave si vous ne comprenez pas tout. C’est fait pour ça.”

La créativité est un processus : que signifie cette punchline ? Après avoir étudié le fonctionnement d’entreprises créatives comme Netflix ou HBO, Phil est parvenu à la conclusion que la créativité dépend étroitement de l’environnement. Un environnement qui la débride, en quelque sorte. Cela n’empêche pas une organisation d’être disciplinée et rigoureuse, bien au contraire. C’est pourquoi AT ambitionne d’aider les entrepreneurs à se concentrer sur le développement de leur produit, tout en leur permettant de profiter d’une structure professionnelle.

Quant à la scalabilité, ce mot qui est à la bouche de chaque acteur de la scène startup et tech, en France comme ailleurs, Phil la remet à la place qui lui revient : la conséquence d’une utilité intrinsèque de la startup. Nous sommes attachés aux vrais problèmes, ceux qui nous touchent vous et moi”, dit-il, comme un clin d’oeil à tous ces projets qui n’ont fait que résoudre les faux problèmes des rich kids reconvertis en entrepreneurs. AT n’a que faire de la taille ou de scalabilté d’un projet, mais s’intéresse avant tout au problème visé, qui doit répondre à une intention sincère, soucieuse de vérité. C’est pourquoi les startups choisies par AT ont chacune pour ambition de “rendre le monde un peu meilleur”.

Phil ne s’attarde pas plus longtemps sur scène et cède la place aux vrais héros de la soirée : les entrepreneurs. Interviewés tour à tour par les membres des équipes d’AT, cinq d’entre eux parlent de leurs projets : Fastforward.ia, Chatterbox, Sunflowers labs, Spot, et Leade.rs. Revenons sur deux d’entre eux, qui expriment tout particulièrement l’esprit d’AT, entre efficacité et équité.

Dr. Julia Shaw

Dr. Julia Shaw, cofounder and CEO of Spot, speaking onstage at the All Turtles Paris launch at Station F on June 20, 2018. (Image credit: François Tancré / All Turtles)

Chercheuse il y a à peine un an, Julia Shaw quitte l’université lorsqu’elle rencontre Phil Libin, grâce à qui elle imagine la solution “Spot”. Son travail sur la mémoire et les biais cognitifs lors des interrogatoires, au département de criminologie comme sur le terrain aux côtés de la police, l’a amenée à créer cet outil voué à générer des preuves de manière neutre. Sa solution s’applique aujourd’hui principalement au problème du harcèlement au travail, où elle espère permettre aux victimes de reporter une agression de manière anonyme, et aux entreprises d’en être informées. Pour Julia, le but de l’IA dans Spot consiste à faire oublier qu’on parle à une machine et rendre “l’humain plus humain”.


L’idée qu’il existe des talents inexploités est quant à elle reprise par Mursal Hedayat, la fondatrice de Chatterbox, un produit qui vient en aide aux réfugiés qui ne peuvent valoriser leurs compétences dans le pays d’accueil. Passionnée, elle explique qu’elle est elle-même issue d’une famille de réfugiés. Et c’est en constatant le désarroi de sa mère, ingénieure en Afghanistan, puis sans emploi en Angleterre, qu’elle imagine que les réfugiés pourraient devenir des professeurs de leur langue maternelle. L’équipe installée à Londres comptera bientôt sept personnes, et envisage de collaborer avec des entreprises pour améliorer leur gestion de ces problématiques.

 

Loin de la bro culture de la Silicon Valley, les initiatives soutenues par All Turtles ne s’imposent aucun vernis culturel, et visent l’universalité. Aux profils bien formés dans les meilleurs universités, AT préfère les esprits atypiques et décidés. Et plutôt que de s’encombrer de structures bureaucratiques et autres démarches fastidieuses, le startup studio privilégie une innovation entièrement dédiée à la création de produits utiles. “Pourquoi devoir monter une startup pour créer un produit innovant ? Et si l’entrepreneur se concentrait uniquement sur le développement de son innovation, et laissait des experts s’occuper à sa place de tous les autres aspects ?” résume Phil. L’ère des startups est-elle révolue ?